“Sorry!”

« I don’t speak English very well. »

Et si on arrêtait de s’excuser ?

Il y a une phrase que j’entends très souvent dans mon métier. Une phrase qui, à chaque fois, me fait un peu tiquer : « Sorry, I don’t speak English very well. »

Vous voyez probablement de quoi je parle. Quelqu’un vous demande de prendre la parole en anglais et, avant même d’avoir commencé, vous vous excusez. Parfois avec un petit sourire gêné, parfois en baissant légèrement la voix, comme si vous veniez d’annoncer une mauvaise nouvelle. « Désolé, je ne parle pas très bien anglais. »

Mais pourquoi ?

Pourquoi avons-nous autant tendance, en France, à nous excuser de ne pas parler parfaitement anglais ? Et surtout, pourquoi cette excuse semble-t-elle tellement naturelle que nous ne nous rendons même plus compte de ce qu’elle dit de notre rapport à la langue ?

Je trouve la question intéressante parce qu’il y a, derrière cette petite phrase, quelque chose de beaucoup plus profond qu’un simple manque de confiance.

Imaginez la scène.

Vous êtes dans une entreprise française. Neuf personnes autour de la table sont françaises. La dixième est anglophone. La réunion commence et, naturellement, tout le monde passe à l’anglais.

C’est logique. Il faut bien trouver une langue commune.

Mais regardons ce qui se passe réellement autour de cette table.

La personne anglophone arrive à la réunion. Elle parle sa langue maternelle. Elle écoute sa langue maternelle. Elle intervient dans sa langue maternelle. Elle repart. Pour elle, la réunion s’est déroulée dans une langue qu’elle maîtrise depuis toujours.

Elle peut ensuite rentrer chez elle, faire du sport, dîner, regarder une série en version originale, jouer avec ses enfants, dormir et revenir le lendemain matin sans avoir eu besoin de consacrer une seule minute supplémentaire à la préparation linguistique de cette réunion.

Pendant ce temps, certains de ses collègues français auront peut-être passé leur soirée à repenser à la réunion du lendemain. Comment vais-je expliquer ça ? Comment dit-on déjà ce mot ? Et s’il me pose cette question ? Et si je ne comprends pas ? Et si je bloque ?

Pour les plus motivés, le travail continue. Duolingo, ChatGPT, podcasts, vidéos, cours financés par l’entreprise, exercices de grammaire, conversations avec un professeur, applications, formations en ligne… Tout un arsenal destiné à permettre à ces personnes de participer à une réunion qui, pour leur collègue anglophone, se déroule simplement dans sa langue maternelle.

Alors oui, une question me vient forcément à l’esprit : est-ce vraiment équitable ?

Attention, je ne dis pas que l’anglophone est responsable.

Ce serait beaucoup trop facile, et surtout, ce serait faux.

La plupart du temps, il n’y a aucune mauvaise intention derrière tout ça. Une personne anglophone qui parle naturellement anglais ne se dit pas forcément qu’elle va parler trop vite, utiliser des expressions idiomatiques incompréhensibles ou faire des références culturelles que personne autour de la table ne comprendra.

Elle parle simplement comme elle parle.

Elle utilise les expressions qu’elle utilise habituellement. Elle parle à la vitesse à laquelle elle parle habituellement. Elle fait des références qui lui semblent évidentes.

Et parfois, elle ne réalise même pas ce qui se passe de l’autre côté de la table.

Pourquoi le ferait-elle ? Elle n’a jamais eu besoin d’apprendre l’anglais pour pouvoir participer à une réunion. Elle n’a jamais eu à chercher mentalement la bonne formulation avant de prendre la parole. Elle n’a peut-être jamais passé dix minutes à vérifier comment traduire une idée qui lui semblait pourtant parfaitement simple.

Elle ne sait tout simplement pas.

Et ce n’est pas grave.

Mais il faut le lui dire.

Français : réveillez-vous.

C’est ici que je vais être un peu moins gentil.

Parce qu’il y a aussi un problème de notre côté. Nous avons parfois pris l’habitude de considérer l’anglais comme une épreuve que nous devons subir, comme si l’anglophone était l’examinateur et nous, les candidats.

Alors nous nous excusons. « Sorry. » Nous minimisons. « I’m not very good at English. » Nous nous justifions. « My English is a little rusty. »

Et parfois, nous préférons même nous taire plutôt que de prendre le risque de faire une erreur.

C’est là que le problème commence réellement.

Parce que votre objectif n’est pas de réussir un examen d’anglais. Votre objectif est de communiquer.

Vous n’avez pas besoin de connaître tous les temps verbaux. Vous n’avez pas besoin d’avoir un accent américain. Vous n’avez pas besoin de connaître cinquante expressions idiomatiques. Et surtout, vous n’avez pas besoin de vous excuser avant même d’avoir ouvert la bouche.

Vous avez besoin de savoir quoi faire lorsque la communication devient difficile.

Savoir réagir, ça s’apprend.

C’est une partie de l’anglais professionnel dont on parle beaucoup moins.

On apprend à construire des phrases. On apprend du vocabulaire. On travaille la grammaire. On fait des exercices. On prépare des présentations.

Mais que faites-vous lorsqu’une personne parle trop vite ? Que faites-vous lorsque vous ne comprenez pas une expression ? Que faites-vous lorsque vous avez besoin de quelques secondes pour réfléchir ? Que faites-vous lorsque vous avez compris 80 % de la phrase, mais pas les 20 % qui changent complètement son sens ?

Vous n’avez pas besoin de paniquer. Et vous n’avez certainement pas besoin de dire : « Sorry, my English is really bad. »

Vous pouvez simplement dire : « Give me a second. » Ou : « Could you say that again? » Ou encore : « Could you slow down a little? » Si une expression vous échappe : « I’m not familiar with that expression. What does it mean? »

Ce sont de petites phrases, mais elles changent complètement votre position dans la conversation. Vous n’êtes plus en train de subir la langue. Vous êtes en train de gérer la communication.

Et c’est très différent.

Mais il faut aussi parler à l’anglophone.

Parce que la responsabilité ne peut pas être à sens unique.

Si vous faites quinze pas vers l’anglais pour pouvoir travailler avec lui, il peut aussi faire quelques pas vers vous. Pas besoin qu’il apprenne le français. Pas besoin qu’il change complètement sa façon de parler. Mais peut-être peut-il ralentir un peu. Éviter certaines expressions. Répéter une information importante. Reformuler. Vérifier que tout le monde a compris.

Et surtout, comprendre que parler anglais avec quelqu’un qui l’a appris comme langue étrangère n’est pas exactement la même chose que parler anglais avec un anglophone.

Encore une fois : il ne le sait peut-être simplement pas.

Alors sensibilisez-le.

Dites-lui ce qui vous aide. Expliquez-lui lorsque vous avez besoin qu’il reformule. Demandez-lui de ralentir. Faites-lui comprendre ce qui vous permet de rester dans la conversation.

Parce que la communication, ça fonctionne dans les deux sens.

Le but n’est pas de parler anglais parfaitement.

C’est probablement l’une des choses que j’essaie le plus de faire comprendre dans mon travail.

Vous pouvez avoir un accent. Vous pouvez chercher vos mots. Vous pouvez faire des erreurs. Vous pouvez ne pas connaître le present perfect. Et vous pouvez malgré tout être parfaitement capable de convaincre quelqu’un, de défendre une idée, de négocier, de présenter un projet, de diriger une réunion ou simplement d’avoir une vraie conversation.

Votre anglais n’a pas besoin d’être parfait pour être efficace.

Il doit être vivant.

Et surtout, il doit vous permettre de rester dans la conversation lorsque quelque chose ne se passe pas comme prévu.

Parce que c’est ça, la vraie compétence.

Pas réciter une phrase parfaite préparée à l’avance. Savoir quoi faire quand l’autre parle trop vite. Quand vous ne comprenez pas. Quand vous cherchez un mot. Quand vous faites une erreur. Quand vous perdez le fil.

Et continuer quand même.

Alors, la prochaine fois…

La prochaine fois que vous êtes sur le point de dire « Sorry, I don’t speak English very well », arrêtez-vous une seconde.

Demandez-vous si vous avez réellement quelque chose à vous faire pardonner.

Probablement pas.

Vous êtes simplement en train de communiquer dans une langue qui n’est pas la vôtre. Et ça, franchement, c’est déjà pas mal.

Vous faites peut-être quinze pas vers l’anglais. Votre interlocuteur peut en faire quelques-uns vers vous.

Rétablissez l’équilibre.

Ce n’est pas une faveur.

C’est de l’équité.